Ayant fondé son analyse économique sur les "aspirations" qui visent les "biens [de consommation]", E.S. Phelps y ajoute un postulat qui paraît tomber immédiatement sous le sens... C'est qu'on n'en a jamais assez. De sorte que, très scientifiquement, "l'analyse économique postule que ces aspirations sont illimitées".

    C'est fort joli, et assez largement évident, pour qu'une sagesse très ordinaire suffise pour anticiper la suite : "Mais s'il existe des aspirations illimitées, donc toujours des aspirations insatisfaites à disposer des biens de l'économie, alors certaines au moins des ressources existantes de l'économie sont nécessairement rares [...]"

    Comme E.S. Phelps le rappelle à cet endroit, les trois catégories de ressources sont : la terre, le capital et le "temps de chaque journée". Tiens, voilà du nouveau! Le travail a été remplacé par sa mesure : le temps... Quel temps? Non pas un temps abstrait... Non pas un temps comme cette heure qui s'écoule, là, à l'instant, et dont nous sommes quelques milliards à partager instantanément toutes les secondes de toutes les minutes...

    Non. Le temps de travail, c'est un temps biologique particulier : le temps que vit un organisme humain lorsque, contre rémunération, il se trouve livré à la volonté d'autrui ; une volonté qui le tient corps et âme selon des modalités qui sont celles qu'affirme le contrat de travail...

    Comme chacune des deux autres ressources, le "temps de travail" pourrait donc faire défaut... C'est-à-dire que celles et ceux qui disposent d'un "temps de travail" à échanger contre rémunération pourraient en venir à ne plus être assez nombreux ou assez "motivés" pour venir satisfaire à l'ensemble des tâches à accomplir.

    Que dire de l'effet inverse? Comme si le chômage qui mine aujourd'hui l'économie occidentale ne valait pas toutes les théories, c'est-à-dire comme si la théorie n'avait pas d'abord à se soucier de la réalité, E.S. Phelps reconnaît qu'elle n'aurait rien à dire, en principe, contre la survenue éventuelle... d'un certain chômage. On appréciera toutefois la persistance des conditionnels : "L'éventualité d'une ère où il n'y aurait plus rareté de main-d'oeuvre est possible en théorie : des robots en abondance feraient tout, des compagnons-robots nous assistant tout au long des jours."

    La théorie paraît donc ne pas vouloir elle-même y croire... Et pourtant, ses propres calculs sont là... Et d'ailleurs, la voici qui y retourne immédiatement : "De nos jours, c'est le développement des 'technologies de pointe' dans la micro-informatique et la robotique qui, comme lors des précédentes vagues de mécanisation, fait naître, dans l'esprit de certains, la crainte de voir à nouveau la main-d'oeuvre cesser d'être rare, dans toutes les économies développées - son obsolescence étant cette fois due à l'abondance de supermachines utilisées comme des substituts de la main-d'oeuvre. Impossible? En théorie, non!"

    Eh oui : en théorie, non!

    Même en se pinçant pour rire et éponger un peu de son extrême nervosité, le théoricien de la théorie incrédule devant les quelques centaines de millions de chômeurs que rassemble la planète doit en convenir : "A propos de cette question de l'homme et des machines, un grand économiste [Keynes...] dit un jour, en plaisantant, qu'il y aurait toujours un problème de domestiques. Pourtant, il existe maintenant des robots qui font le ménage et promènent le chien. La robotique réduit effectivement la valeur de rareté de certaines catégories de main-d'oeuvre peu qualifiée, ce qui n'est pas une plaisanterie pour les travailleurs peu qualifiés (à moins que les sommes économisées ne leur soient destinées de quelque autre manière)."

    Jean qui pleure, et Jean qui rit : éternel duo... du même.

    L'économie politique fait décidément très fort... en théorie.