Dans l'invraisemblable Barnum Circus de l"économie politique universitaire, nous allons assister à un extraordinaire numéro de haute-voltige... Tout en haut du chapiteau, nous apercevons un certain Edmund S. Phelps : il ne va pas tarder à s'élancer dans le grand espace d'une démonstration magistrale.

    En toute rigueur mathématique, le problème qu'il envisage de résoudre dans les quelques secondes qui se présentent pourra prendre la forme apparemment très banale, et en même temps si conviviale, qu'il n'hésite pas à lui donner : "Chaque jour ouvrable, des millions de Parisiens trouvent leur croissant du matin, et les croissants trouvent ces consommateurs."

    Du coup, nous retenons notre souffle!... Mais oui! C'est bien sûr!... Et de la même façon, comment se fait-il que chacun trouve sa chacune, et que l'abeille revienne tout juste à la ruche et pas deux mètres à côté?

    Alors, les croissants? C'est simple, nous répond le prix Nobel d'économie : "Il existe, dans toute économie sociale, un remarquable degré d'ordre, particulièrement lorsque l'économie en question fonctionne depuis un certain temps avec ses mécanismes habituels, sans avoir été perturbée par quelque chose d'extraordinaire." Voilà une affirmation qui ne coûte pas beaucoup d'efforts (et qui rassure les abeilles). Elle a autant de valeur que celle qui dirait le contraire : il existe, dans toute économie sociale, un remarquable degré de désordre ; il y a, précisément dans la France d'aujourd'hui, des hommes, des femmes et des enfants sans logis, et il en est même quelques-uns parmi eux qui meurent de froid ou de faim, ou de maladie... dans les rues de nos belles et grandes villes... à l'écart des croissants.

    Mais, justement, pour E.S. Phelps et la quasi-totalité de ses confrères, le déséquilibre fait partie de l'équilibre ; il l'authentifie, il lui donne sa grandeur ; il souligne ses mérites. Pour tout dire : il lui fait... équilibre. Et puis, à l'image du "choix rationnel" dont la "science" économique se fiche de la viabilité tout autant que nous de l'an 40, cette "science" a besoin d'"outils puissants du point des objectifs qu'elle se donne" (cf. le précédent message).

    Or, E.S. Phelps nous le dit et nous le redit avec l'une de ces parenthèses massacrantes dont il a le secret : "Le concept d'équilibre (et celui de déséquilibre) est, pour l'économie politique, aussi fondamental que le postulat du choix rationnel. La notion d'un équilibre économique de l'ensemble de la société et le concept de choix rationnel sont les postulats qui, associés,confèrent à l'économie politique sa spécificité méthodologique."

    Méthodologique... Rien que ça!... Belle méthode, en vérité!

    Eh bien, le voici dans toute sa splendeur, le grand huit de la prétendue économie libérale qui nous permettra, à terme, de récupérer nos croissants, et ce, à l'heure dite : "Le concept technique d'équilibre économique permet de donner un sens précis à la notion intuitive d'ordre économique complet. 'Equilibre' signifie simplement que les anticipations sont correctes. On dit qu'une économie est en équilibre si et seulement si les conséquences qui découleront des actions entreprises par les participants pour réaliser leurs projets individuels sont conformes à leurs anticipations. Bien sûr, les projets individuels dont dépendent ces résultats escomptés sont fondés sur des anticipations ; le concept d'équilibre contient donc l'idée d'une boucle, d'une circularité. L'économie est en équilibre si et seulement si les anticipations sont telles qu'elles suscitent des projets - ou stratégies - individuels aboutissant à des résultats qui 'valident', ou 'confirment' ces anticipations."

    Qui anticipe, et qui "est" anticipé? Gare!

    En tout cas, voilà pourquoi votre fille est muette, et pourquoi les anticipations de croissants de certains se réalisent... et pas les autres. Equilibre, mais aussi déséquilibre : c'est bien là le fin du fin.

     Mais rassurons-nous : nous ne pouvons pas tout comprendre tout de suite... Puisque E.S. Phelps, du haut de son trapèze, n'a pas encore fait parler la poudre...