La fiction du prix d'équilibre et son extension à l'équilibre économique de la société capitaliste dans son ensemble se sont tellement emparées de l'esprit d'Edmund S. Phelps et de ses collègues qu'elles auront fini par s'établir comme le juge de paix de toute la vie économique, et comme une expression de ce qu'Aristote appelait le "souverain bien". 

    Il est essentiel de souligner qu'elles exigent tout simplement la suppression de la temporalité... puisque la temporalité - expression de la matière en mouvement dans un temps irréversible - est, par définition, un déséquilibre permanent.

    Au surplus, ramener la pensée d'Adam Smith à cette notion d'équilibre, c'est faire fi de l'effort qui marque l'ensemble de la "Recherche" pour obtenir une maîtrise minimale de la dialectique qui opère entre le travail d'un côté, le capital et la rente de l'autre, sans aucunement nier l'existence de cette dialectique elle-même.

    C'est pourtant ce qu'E.S. Phelps et ses compagnons du Barnum Circus croient avoir obtenu puisque le prix Nobel 2006 écrit : "L'une des vraies réussites de l'économie politique moderne a été de 'donner un sens' aux propos de Smith, d'élaborer ce qui constitue sans doute la meilleure et la plus sophistiquée des défenses de ses thèses en faveur de l'économie capitaliste concurrentielle ; et, ce faisant, l'économie politique a, du même coup, découvert certaines limites de la conception de Smith."

    Victoire à la Pyrrhus?... Au regard de cette fiction intenable d'un quelconque équilibre, il ne peut en aller autrement. E.S. Phelps en convient : "Mais le grand débat avec Adam Smith est loin d'être terminé. Pour une part, il concerne le fait de savoir si une économie hautement capitaliste fonctionne habituellement en équilibre."

    Rappelons-le : qu'elle fonctionne "habituellement" en équilibre, cela voudrait dire qu'"habituellement" les anticipations "autoréalisantes" des entrepreneurs seraient rejointes par la "réalité économique" qui pourrait, dès lors, être réputée "en équilibre".

    Evidemment, la société capitaliste n'est pas uniquement constituée d'entrepreneurs... Que la société soit déclarée "en équilibre", lorsque ceux-ci voient le réel se plier à "leur" conception de l'équilibre (le profit maximum "anticipable") ne suffit peut-être pas à faire de leur "souverain bien" la seule condition d'un "bien" commun à l'ensemble des "sociétaires"...

    Mais cela n'est sans doute qu'une "vision" d'extraterrestre, puisque notre gentil professeur nous rétorque déjà : "On pourrait pardonner à un visiteur débarquant de quelque paisible planète qui, observant les hauts et les bas du chômage et de l'inflation, supposerait que les économies occidentales ont, ces derniers temps, connu de violents accès de déséquilibre. Mais savoir s'il s'agit ou non de déséquilibres n'est pas une question aussi évidente qu'il y paraît, comme nous essayerons de le montrer dans la septième partie."

    Gare donc à la septième partie!

    Pour l'instant, nous en restons à cette idée que la fiction d'un équilibre appuyé sur les anticipations autoréalisantes des entreprises menace d'être utilisée pour anéantir toute dénonciation des déséquilibres qui pourraient subsister dans la réalité même de la vie économique.

    Et voici que, sans crier gare, E.S. Phelps établit cette étonnante figure du totalitarisme économique du mode capitaliste de production : "On dit qu'une économie est en équilibre si tous les participants sont eux-mêmes en équilibre. Il n'est probablement pas fréquent que les économies soient exactement en équilibre ; il est probable que certaines personnes soient en déséquilibre à certains moments. Mais quand l'économiste élabore un modèle théorique d'une économie sociale, il trouve terriblement commode de supposer - du moins comme point de départ - que l'économie est en équilibre."

    Gageons que, sur ce terrain, il ne peut qu'être rejoint par les maîtres de l'anticipation entrepreneuriale autoréalisante...

    Ce qui ne saurait manquer d'apparaître comme "terriblement" inquiétant pour celles et ceux qui doivent se contenter de subir cet équilibre qui n'est décidément pas le leur, et qui - c'est un comble - leur interdit d'aller "penser" leurs propres déséquilibres, puisque ceux-ci n'en sont pas...

    ... la preuve paraissant devoir nous en être administrée dans la septième et ultime partie de cet ouvrage de 700 pages...