Pour échapper au risque de nous égarer, il va bien falloir que nous en revenions à notre grosse affaire de pommes de terre. A y regarder de plus près, nous voyons que la mise en commun des efforts, si profitable soit-elle au couple dans son entier, ne doit pas masquer les différences individuelles. Selon la dimension des légumes en cause, et selon le type de couteau, etc., chacun des deux protagonistes de ce drôle de drame doit pouvoir apparaître sous son plus beau jour : là monsieur, et là madame. L'un pourra se spécialiser dans les grosses pommes de terre, l'autre dans les petites. Selon que l'un aura subi un apprentissage plus long ; selon que l'autre sera plus ou moins enrhumé et porté à s'interrompre pour se moucher, etc.

    Bref, comme le constate E.S. Phelps : "L'une des raisons importantes pour lesquelles les gens se groupent pour produire est, comme nous allons le voir, qu'ils sont différents : ils ne sont pas identiquement pourvus de tous les dons innés et compétences acquises qui peuvent être utiles dans la production. Ils peuvent tirer avantage de leurs différences pour, ensemble, produire plus efficacement qu'ils ne le feraient séparément. En fractionnant en tâches distinctes le processus de production et en assignant ces tâches d'une manière qui tienne compte des différences entre les travailleurs, un groupe donné de travailleurs non identiques peut produire davantage que ce qui serait produit (en tout) si chacun d'eux peinait de son côté, même en tirant le meilleur parti de ses atouts et de ses faiblesses. Pour que la collaboration soit avantageuse, il n'est pas nécessaire qu'il existe des rendements croissants du travail ou des rendements d'échelle croissants. Une différence dans les dotations des gens rendra la collaboration bénéfique en tout état de cause."

    C'est fort bien dit. Et tout à fait bien pesé.

    Mais cinq lignes plus bas, voilà que cela se gâte parce qu'apparaît la possibilité de la "mesure" : "Si le processus de production n'est constitué que d'une seule tâche, comme la récolte des fruits, il est possible que l'un des travailleurs aille toujours plus vite que l'autre - qu'il soit deux fois plus travailleur, ou 50% plus travailleur, par exemple."

    A l'évidence, nous atteignons ici une simplification extrême, un vrai système de "pure" concurrence qui ne devrait pas tarder à dynamiter la belle idée de "coopération".

    Effectivement, nous n'y coupons pas ! "Deux travailleurs ainsi faits peuvent-ils coopérer utilement?"

    Observons bien cette suite qui se donne d'abord comme très favorable à la solidarité humaine : "Oui, sans doute." Mais tout ceci n'est encore que très conditionnel : "Si la terre et le capital dont ils disposent sont des ressources rares, ces deux travailleurs auront un intérêt mutuel à affecter entre eux ces ressources de manière telle que leur production agrégée soit aussi importante que possible - et à partager (comme ils l'entendent) tout accroissement du 'gâteau total' qui en résulte."

    La parenthèse est, cette fois, presque à rire... ou à pleurer. Quant à la "préférence" qui suit, elle n'est pas mal non plus : "Dès lors, ils préféreront que le 'gros producteur' dispose d'une dotation plus importante, en conséquence, des ressources qui complémentent le travail."

    Mais ce "gros" producteur a-t-il quelque chance d'être l'un des ouvriers? Non, certes, s'il dispose d'une "dotation" comprenant de la terre et du capital. Oui, bien sûr, s'il n'en "dispose" qu'en tant que travailleur soumis à la "dotation" d'un autrui qu'on pourra ranger dans la belle et bonne famille des anticipateurs-autoréalisateurs de profitabilité maximum...

    Mais notre prix Nobel n'est pas gêné le moins du monde de nous livrer tout cela en vrac : il remplit l'office qui est le sien dans la dimension idéologique.