C'est donc fait : nous voici passés subrepticement dans le camp des anticipateurs-manipulateurs de capitaux. Les gains de la coopération sont notre affaire à nous. Or, comme E.S. Phelps nous l'assure : "Il existe une règle permettant d'affecter une quantité donnée d'une ressource rare - terre, pétrole, argile - entre deux travailleurs (ou deux équipes) de manière telle que la production totale - somme de leurs productions individuelles - soit aussi importante que possible."

    Faut-il tenter l'aventure d'y aller voir de plus près?... Pourquoi pas? En tout cas, jusqu'à présent nous n'avons pas eu à nous plaindre des qualités pédagogiques du professeur Phelps. Il s'est mis à notre portée, et nous lui en sommes reconnaissants. La suite ne devrait pas nous décevoir. La voici : "Supposons que l'on doive partager une pièce rectangulaire de terre homogène entre notre travailleur rapide et son voisin, plus lent."

    Fascinant! Nous n'avons qu'un regret, c'est de ne pas retrouver ici notre saga des pommes de terre : combien à l'un, combien à l'autre ? à qui les petites, à qui les grosses  ? quel couteau pour l'un, quel couteau pour l'autre?... Mais l'ambiance générale nous convient parfaitement : nos deux cobayes - ou nos deux équipes de cobayes - n'ont rien à dire..., et nous comptons sur leur entier dévouement à la cause de ce qui nous est, à nous, profitable.

    Evidemment, nous ne plaisantons pas : ce sont nos capitaux qui sont directement intéressés à ce que l'épreuve se déroule dans l'extrême "pureté" du système de l'exploitation capitaliste. Nous ne pourrions pas nous satisfaire de résultats approximatifs. L'outil mathématique que nous mettons en oeuvre ici, grâce à notre prix Nobel d'économie 2006, est tout ce qu'il y a de plus précis. Sa fiabilité est très exactement proportionnelle à la bonne volonté que nos exécutants mettront à laisser de côté tout ce qui les ferait dévier de la situation "normale", "banale", de celles et de ceux pour qui la soumission à une activité déterminée est devenue une sorte de sixième sens, ou encore une conscience morale minimale.

    Ce qui ne paraît justement pas être le cas de ceux que l'on qualifie de "marginaux"... Rien à voir sans doute avec notre petite expérience scientifique... Et pourtant... Il suffit de tendre un petit peu l'oreille aux propos de la communauté savante qui est représentée pour nous par E.S. Phelps : "Les économistes appellent produit marginal d'un input la variation de production résultant d'un changement unitaire de l'input en question. Faisant usage de ce concept, nous pouvons dire que le point où la production totale atteint son maximum est caractérisé comme suit : L'augmentation de la production du travailleur le plus rapide résultant de la mise à sa disposition d'une unité supplémentaire de terre compense exactement la diminution de la production du travailleur le plus lent disposant d'une unité de moins. Soit encore, le produit marginal de la terre exploitée par le plus rapide est égal au produit marginal de la terre exploitée par le plus lent."

    N'est-ce pas criant de vérité? Tout juste au-delà du produit marginal, il y a le producteur qui dérape jusque dans la marge... et jusqu'à parfois s'y planter définitivement.

    En effet, les gains de la coopération ne se partagent en aucun cas du côté de celles et de ceux qui travaillent. Car cela mettrait en l'air tous les jolis calculs des experts du produit marginal et de ceux qui, au-delà d'eux, sont les vrais anticipateurs de la profitabilité maximum que leur promettent le calcul à la marge et une honnête croissance de la masse des marginaux qui en sont la garantie dernière.