Après avoir été témoins de l'angoisse qui se saisit d'Edmund S. Phelps dès qu'il croit être en présence de conditions de travail dont l'amélioration menace de ne pas se traduire très rapidement par une baisse de salaire, nous sommes très curieux de voir comment ces possibilités d'obtenir un gain prétendument mutuel grâce à la coopération à l'intérieur des frontières nationales pourrait s'étendre aux relations avec les pays étrangers.

    Nous nous engageons dans cette discussion à travers une remarque qu'il ne faudra pas perdre de vue, dans la mesure où elle souligne d'emblée ce fait que la cible principale est la main-d'oeuvre... En effet, et c'est E.S. Phelps qui le souligne : "L'une des spécificités de la coopération internationale tient à ce que le travail n'est pas très mobile au-delà des frontières nationales - beaucoup moins, en tout cas, qu'à l'intérieur des frontières."

    En bonne logique - s'agissant d'un auteur dont la fonction essentielle est de servir à masquer la question de l'exploitation -, cette rapide allusion à la poule aux oeufs d'or (le travail en tant qu'il est l'unique créateur de la valeur économique) n'est mise là que pour satisfaire les initiés : elle ne sera donc pas développée davantage, comme si elle n'était pas - ce que cette petite phrase affirme pourtant - au coeur même des relations économiques internationales...

    Sur cette question, notre professeur d'économie ne s'aide pas d'Adam Smith, mais de David Ricardo, dont il faut dire immédiatement qu'il avait une conscience encore plus développée que son prédécesseur de ce que la source de la valeur économique est dans le travail... Ainsi donc, rien dans les analyses de David Ricardo ne peut jamais échapper à cet élément fondamental.

    Comment notre prix Nobel va-t-il s'y prendre pour l'escamoter? C'est là tout le sel du spectacle auquel il nous convie maintenant.

    Le numéro commence par ceci : "Prenons le cas de l'Angleterre et du Portugal, dit Ricardo. Ces deux pays produisent du drap et du vin au moyen de leurs dotations respectives de terre et de travail, l'une et l'autre pleinement employés." Sur les deux marchés intérieurs, drap et vin apparaissent abstraction faite de la diversité de leurs qualités intrinsèques, et donc de l'éventuelle différenciation de leur prix. Dans l'un comme dans l'autre des deux pays, ni la qualité ni le prix d'un morceau de drap ne peut servir à le différencier dans la masse de la production de drap. De même pour le vin. Par contre, d'un pays à l'autre, les prix (alignés sur les circonstances naturelles, historiques et humaines propres à chacun) diffèrent selon l'avantage comparatif qui fait de l'Angleterre un meilleur producteur de drap, et du Portugal un meilleur producteur de vin.

    Or, comme le souligne E.S. Phelps : "Ce qui importe pour l'échange, c'est l'avantage comparatif." Nous sommes donc dans une affaire de vases communicants, à condition que le commerce international s'en mêle. Mais de vases communicants à effet sélectif, au sens où leur mise en fonction peut se faire à la satisfaction exclusive de certains intervenants... De cela, dans un premier temps - le temps tout juste de nous tromper sur sa marchandise - le professeur Phelps ne nous dira rien...

    Il lui faut tout d'abord nous asséner cette "vérité" très générale : "Ricardo démontra alors que, du fait de l'existence d'un tel avantage comparatif, les viticulteurs portugais et les producteurs anglais de drap pouvaient s'entendre sur des termes de l'échange du vin contre du drap qui étaient mutuellement bénéfiques." Mieux même, au-delà de ces protagonistes de premier plan : "Un tel commerce peut donc engendrer des gains dans les deux pays."

    Et aucune perte pour personne?

    Mais alors, cette valeur économique supplémentaire est tout bonnement un cadeau du Ciel! Comment est-ce possible? Ou bien Ricardo, tel qu'il apparaît ici, nous aurait-il floués à son tour, grâce à quelque talent de bonimenteur?...

    Seul le professeur Phelps pourra nous tirer de ce petit moment d'incrédulité que déjà nous regrettons tant nous avons foi en sa parole.