En lieu et place de la mesure de la valeur économique par le temps de travail, voici le tour de passe-passe des équilibristes du Barnum Circus ainsi que le réédite l'un de leurs virtuoses, Edmund S. Phelps : "Le prix d'équilibre d'un bien produit et vendu sur un marché purement concurrentiel est déterminé par deux forces - l'offre et la demande. Il en va de même pour ce qui est de la quantité d'équilibre du bien en question - le niveau de production correspondant à ce même équilibre."

    Mais l'offre et la demande ne peuvent, à elles seules, produire automatiquement le miracle de l'équilibre. E.S. Phelps n'hésite pas à en faire l'aveu : "Pourtant, un état d'équilibre est un état particulier. Les entreprises qui fournissent un bien sur un marché purement concurrentiel sont en équilibre si - mais seulement si - elles ont des anticipations correctes du prix de marché qui prévaudra. Dès lors, à l'équilibre, le prix effectivement pratiqué sera égal au prix anticipé - le prix que les offreurs anticipaient lorsqu'ils ont pris leurs décisions de production. Le prix d'équilibre est le prix correctement anticipé - un cas d'anticipations qui se réalisent."

    Voici donc que la responsabilité de l'obtention de l'équilibre est reportée sur la qualité des anticipations. Si les prix d'équilibre qu'exige la fiction de la rencontre objective entre l'offre et la demande n'est pas au rendez-vous, cela ne fait que démontrer le caractère erratique des anticipations, c'est-à-dire de facteurs subjectifs qui se tiennent du côté de l'offre, et donc, selon la société retenue, du côté des entrepreneurs.

    Or, selon notre guide, "en concurrence pure [c'est-à-dire dans la nuit où tous les chats sont gris, et où toutes les anticipations sont raison], le prix est exactement au niveau qui égalise la quantité demandée à la quantité, quelle qu'elle soit, qui a été produite et mise en vente".

    Mais nous sommes en face d'une aberration : l'égalité - découverte et proclamée après coup - entre la quantité offerte et la quantité demandée ne fait que supprimer la question même de l'économie qui est celle de la résolution des déséquilibres par d'autres déséquilibres. Abstraction faite du mouvement dialectique perpétuel dans lequel nous sommes emportés, il est bien certain que tout peut être réputé avoir atteint un équilibre qui n'est cependant que la dernière ressource imaginée par ceux qui veulent nous fournir du miracle à bon compte.

    Prendre pour juge du prix, au coeur même de la vie humaine, ce qui, comme le miracle, à la vertu de s'extraire de toutes les lois connues de l'univers matériel, c'est tout aussi scientifique que de conduire les yeux fermés tout en s'en remettant à St-Christophe pour les questions de sécurité : l'équilibre sera vite rompu en faveur de la "pure" réalité.

    Mais en vérité, E.S. Phelps ne tient pas du tout à se laisser enfermer dans cette petite affaire d'équilibre du miracle. Il veut nous conduire, les yeux grands ouverts, jusqu'aux vrais maîtres de l'économie capitaliste, et, par là, vers les seuls critères qui vaillent : ceux qui assurent leur domination.