L'équilibre n'est en effet pas le résultat d'une constatation... Il est à obtenir par la mise en oeuvre de projets individuels conformes à un schéma de base qui, pour l'instant, nous échappe, mais qui permettra de trier entre ce qui est bon et ce qui ne l'est pas.

    Laissons-nous conduire par E.S. Phelps : "L'équilibre se caractérise donc par l'existence d'anticipations qui, en contribuant à faire naître les 'bons' projets individuels, participent de leur propre réalisation. Un équilibre est, de ce fait, un cas d'anticipations autoréalisantes, dans le sens suivant : les anticipations spécifiques qui prévalent dans ce cas sont telles qu'étant donné les préférences des participants et les possibilités techniques et institutionnelles dont ils disposent, elles deviennent autoréalisantes."

    La dimension "idéologique" est ici essentielle : "Les choses et les biens ne sont, dès lors, pas en mesure de produire un équilibre économique - seules les anticipations des gens le peuvent. Il y a, dans la notion d'équilibre économique, un élément humain, mental, puisque cette notion signifie qu'il existe une cohérence entre les croyances des gens et ce qui se produit."

    Mais la "croyance" ne peut suffire à tout : phénomène subjectif, elle doit pouvoir s'orienter sur quelques critères objectifs qui lui permettront de "rencontrer" la "croyance" d'autrui à travers la réciprocité d'anticipations qui doivent se coordonner dans la réalité de la vie économique. Autrement dit : "Il faut que se développent certaines institutions sociales - des lois, des conventions, des marchés - sur lesquelles on puisse fonder des anticipations."

    Or c'est dans cette même réalité qu'E.S. Phelps fait surgir ce qui va être le socle universel et définitif des anticipations autoréalisantes : la propriété privée, et le système juridique qui s'en dégage. Lisons-le : "Un système de droits de propriété, que la société fait respecter, peut résoudre ce jeu de coordination. Si les champs sont 'la propriété de quelqu'un', de sorte que les droits de pâturage et de culture dans un champ donné, sont, eux aussi, la propriété de quelqu'un, celui qui utilise ce champ devra acheter ou louer ces droits pour éviter la sanction qui frappe celui qui viole les droits de propriété d'un autre. La nécessité préalable d'obtenir ces droits garantit que l'éleveur et le cultivateur ne projetteront pas tous deux d'utiliser le même champ."

    L'un étant réputé titulaire de droits de propriété, l'autre pas, la force de la loi sera du côté du premier : "Sans quoi l'éleveur, qui se demanderait de quel droit le cultivateur devrait disposer de la meilleure terre (simplement parce que ce dernier peut se le permettre), serait tenté de déloger le cultivateur - s'il suppute qu'il aurait autant de chances que lui de l'emporter dans une épreuve de force."

    Par conséquent, la cohorte des consommateurs de croissants, de lait, etc., est directement impliquée dans la défense du droit de propriété (des moyens de production..., puisqu'il s'agit de terres agricoles ou d'élevage) : "Les tiers, qui désirent voir les éleveurs et les cultivateurs produire et envoyer leurs produits alimentaires au marché, ont donc intérêt à éviter que se produisent de telles collisions ; de plus, les tiers renforcent leurs propres droits de propriété [sur leurs croissants, leur lait, etc., c'est-à-dire - et c'est toute autre chose, monsieur le professeur - sur des biens de consommation] en se montrant prêts à intervenir pour défendre ceux des autres [on voit la méprise, à moins qu'il ne s'agisse d'actionnaires, d'entrepreneurs, bref de propriétaires, eux aussi, de moyens de production] : chacun est, de ce fait, disposé à faire respecter les droits de propriété."

    Et voici qu'après un double saut périlleux arrière, le professeur E.S. Phelps, comme l'abeille dans la ruche, mais, lui, comme un gentil garçon de café, retombe au beau milieu des nécessités de notre cher petit déjeuner : "Dès lors, le fait que les Parisiens soient assurés de trouver leurs croissants tous les matins, même s'il demeure une réussite certes impressionnante, ne tient pas d'un miracle dans lequel le pouvoir gouvernemental n'aurait pas le moindre rôle. Le gouvernement est nécessaire pour mettre en place et faire respecter tel ou tel système de droits de propriété [des moyens de production, ou des biens de consommation?], si l'on veut que l'économie puisse fournir le moindre bien."

    Et c'est bien sûr ce même gouvernement qui permet à quelques autres - hommes, femmes et enfants - de se passer non seulement de croissants, mais aussi de petits déjeuners, et puis de toit, et puis d'un oxygène qui bientôt ne suffira plus à leur assurer le moindre souffle.

    Mais ce ne sont évidemment pas des propriétaires, ni de moyens de production, ni de biens de consommation, ou alors de si peu... Ce sont des gens qui risqueraient tout au plus de briser l'équilibre de la belle construction de notre prix Nobel 2006 et de ses confrères universitaires...

    Et c'est ainsi que le devenir des pauvres gens n'est plus du ressort d'une économie politique qui vit de l'équilibre... de la honte.